Norbert Wiener avait compris la guerre cognitive avant tout le monde ?

Norbert Wiener

La désinformation ne cherche pas seulement à vous convaincre. Elle cherche à vous empêcher de penser collectivement. Un texte des années 50 l’avait déjà formalisé, et il reste encore d’actualité. 

Il y a quelques semaines, je lisais un article de Ronan Le Roux sur l’homéostasie sociale selon Norbert Wiener et ses travaux des années 50.

Relire cette théorie à l’aune de notre époque, c’est constater qu’elle n’a pas pris une ride.

Wiener n’utilisait pas le terme « guerre cognitive ». Il parlait de cybernétique, d’homéostasie, d’entropie. Mais ce qu’il décrivait, la manière dont une société se régule ou se désorganise par la qualité de l’information qui y circule, est exactement le cadre dont nous avons besoin pour penser la désinformation contemporaine.

Cela nous permet de sortir du seul prisme politique, et de lire le phénomène de manière systémique.

📣 Points clés :

  • La guerre cognitive ne vise pas vos opinions, elle attaque les conditions mêmes dans lesquelles vous pouvez penser collectivement.
  • Wiener, dès les années 50, décrit la désinformation comme une production de bruit entropique : une désorganisation progressive du système social.
  • La saturation informationnelle n’est pas un problème d’attention individuelle. C’est un problème de régulation collective.
  • La résilience cognitive passe par la restauration de repères communs (et pas seulement du fact-checking !)

La société comme organisme vivant : ce que Wiener a vu en premier

Wiener est le père de la cybernétique : une théorie générale de la régulation des systèmes naturels, artificiels ou sociaux par l’échange d’information. Sa grande originalité : appliquer ce cadre à la société elle-même.

Pour lui, une société fonctionne comme un organisme vivant. Elle se régule (ou échoue à se réguler), en fonction de la qualité de l’information qui circule entre ses membres. Cette régulation, il l’appelle homéostasie : la capacité d’un système à maintenir un équilibre viable (et non rigide) face aux perturbations extérieures.

Ce qui menace cet équilibre ? L’entropie. La désorganisation progressive.

Et ce qui produit cette entropie ? Le bruit : l’information saturée, fragmentée, contradictoire, marchandisée.

Quand l’information est fluide, lisible et partagée : il y a cohésion sociale.

Quand elle est saturée, cloisonnée, instrumentalisée : le système perd sa capacité à se réguler. Il ne s’effondre pas brutalement. Il se désorganise progressivement.

La cybernétique

La guerre cognitive n'attaque pas vos opinions. Elle attaque votre capacité à penser ensemble.

C’est ici que le cadre de Wiener trouve un écho contemporain.

La plupart des analyses de la désinformation se concentrent sur le contenu : quelles fausses informations circulent ? Qui les propage ? Comment les contredire ? C’est une réponse légitime, mais elle rate quelque chose.

Ce que Wiener permet de voir, c’est que l’objectif d’une opération d’influence sophistiquée n’est pas de vous convaincre d’une thèse particulière. C’est de dégrader les conditions mêmes dans lesquelles vous pouvez penser collectivement.

Nous ne sommes pas dans le quoi, mais dans le comment. Ce que vous pensez versus comment vous pouvez penser ensemble.

Il ne s’agit pas d’attaquer les opinions. Mais d’attaquer directement les dispositifs de communication qui permettent à la société de se réguler. Le bruit qui en résulte n’est pas une erreur, c’est une stratégie. Et certains systèmes qui produisent ce bruit en ont parfaitement conscience.

La saturation informationnelle n'est pas qu'un problème d'attention

On entend souvent que nous souffrons d’un déficit d’attention. Que nous sommes trop sollicités, trop distraits, trop éparpillés. C’est vrai, mais c’est une description, pas une explication.

Wiener nous donne un autre cadre de pensée : la saturation informationnelle est un problème de régulation collective. Ce qui se dégrade dans un environnement informationnel saturé, ce n’est pas seulement notre concentration individuelle. C’est la capacité du système social à traiter l’information de manière à prendre des décisions cohérentes.

Mémoire collective et transdisciplinarité : le diagnostic de Wiener

Il insiste sur un point qui me semble très important : il ne suffit pas d’avoir accès à beaucoup d’informations. Il faut des esprits capables de faire des liens entre ces informations, ce qu’il appelait, déjà, la nécessité de la transdisciplinarité. Une mémoire collective vaste mais cloisonnée n’est pas libératrice. Elle est, au contraire, paralysante.

Ce que la clinique confirme à l'échelle du sujet

En clinique, ce qu’on observe quand les repères partagés se désorganisent chez l’enfant, ce n’est pas d’abord de l’anxiété. C’est quelque chose de plus insidieux. Quand les adultes référents de l’enfant ne s’accordent plus sur le réel, qu’ils envoient des messages contradictoires, alors l’environnement informationnel devient instable. Cela attaque la capacité de l’enfant à évaluer lui-même le réel, à se construire des représentions stables et sécurisantes. Il ne sait plus quoi croire, ni à qui se fier pour penser.

Ce que Wiener décrivait à l’échelle de la société, la clinique le rend visible à l’échelle du sujet. Et ce parallèle n’est pas une analogie. C’est le même mécanisme, opérant à deux échelles différentes.

Ce que cela change dans notre manière de penser la désinformation

S’approprier le cadre théorique de Wiener change plusieurs choses dans notre manière d’analyser la désinformation et la guerre cognitive.

D’abord, la cible n’est pas seulement l’opinion individuelle, c’est la mémoire collective et les dispositifs de régulation commune. Attaquer les archives, brouiller les récits historiques, multiplier les versions contradictoires d’un même événement : ce ne sont pas des opérations de persuasion. Ce sont des opérations d’entropie.

Fact-checking vs résilience cognitive : deux réponses qui n’opèrent pas au même niveau

Ensuite, la réponse ne peut pas être seulement le « fact-checking ».

Corriger des fausses informations une par une dans un environnement saturé, c’est vider l’océan à la petite cuillère !

La résilience cognitive, au sens de Wiener, passe par la restauration de la capacité à construire du sens commun : des repères partagés, des institutions crédibles (notamment scientifiques), des espaces de délibération où l’information circule de façon lisible, voire avec une totale transparence.

Alors la question n’est pas tant « suis-je manipulé ? » que : « est-ce que je suis encore capable de construire du sens avec d’autres ? »

Un cadre vieux de 70 ans. Une pertinence intacte.

Dans cette relecture de Wiener, on peut être interpellé par l’absence totale de dramatisation. Il ne crie pas un complot. Il décrit un mécanisme. Et c’est précisément ce qui le rend utile : il donne des outils conceptuels pour penser froidement ce que d’autres traitent sur le mode de l’urgence ou de la panique.

La guerre cognitive n’est pas une nouveauté. Ce qui est nouveau, c’est l’échelle, la vitesse et la sophistication des outils qui permettent de produire du bruit à grande échelle.

Mais le mécanisme, à savoir attaquer les conditions de la pensée collective plutôt que ses contenus, est aussi vieux que la politique.

📚 Source : Le Roux R., « L’homéostasie sociale selon Norbert Wiener », Revue d’histoire des sciences humaines, 2007.

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