Fenêtre de Johari : et si les autres vous connaissaient mieux que vous-même ?

Mieux se connaître

Quelqu’un vous a peut-être déjà fait une remarque qui vous a arrêtée net. Une observation sur vous, sur votre façon d’être ou de faire, que vous n’auriez jamais formulée ainsi. Et pourtant, à l’entendre, vous vous êtes dit : « c’est tellement juste. »

Cette expérience nous amène à cette question : nous connaissons-nous vraiment ? Avons-nous toutes les clés en nous pour comprendre qui nous sommes, ou avons-nous besoin de l’autre pour y voir plus clair ?

C’est précisément ce que explore la fenêtre de Johari, un modèle né dans les années 50, que je vous propose de découvrir aujourd’hui. 

📣 Points clés :

  • La fenêtre de Johari est un modèle à 4 cadrans qui cartographie ce que vous savez (ou ignorez) de vous-même, et ce que les autres perçoivent (ou non) de vous.
  • Vos angles morts y sont accessibles grâce au feedback bienveillant.
  • La relation à l’autre est un outil central de la connaissance de soi.
  • La transparence ne signifie pas tout dire à tout le monde. Le secret a une fonction psychique essentielle.
  • Le feedback peut être biaisé, instrumentalisé, ou même malveillant : tout retour mérite d’être reçu avec discernement.
  • À l’ère du numérique, les plateformes cartographient peut-être vos zones aveugles mieux que vous ne le faites vous-même…

Qu'est-ce que la fenêtre de Johari ?

Les origines de la fenêtre de Johari

Nous sommes à Los Angeles, dans les années 50. La guerre froide bat son plein, le maccarthysme installe une culture de la conformité sociale, et dans ce contexte de tensions collectives, l’UCLA développe des programmes de recherche sur les dynamiques de groupe et le leadership.

C’est dans cette atmosphère d’innovation que deux psychologues, Joseph Luft et Harry Ingham, vont élaborer leur modèle.

Son nom ? Johari : contraction de leurs deux prénoms.

Leurs travaux sont directement influencés par Kurt Lewin, pionnier de la psychologie sociale, dont les recherches sur la dynamique de groupe ont profondément marqué leur façon d’observer les interactions humaines.

Le modèle répond à une question simple : comment améliorer la connaissance de soi et la communication au sein d’un groupe ? Et leur réponse est audacieuse : les deux sont liées.

Les 4 zones de la fenêtre de Johari : mode d’emploi

Comment fonctionne la fenêtre de Johari ?

Imaginez un carré divisé en quatre.

Sur l’axe horizontal : ce que vous savez ou ignorez de vous-même.

Sur l’axe vertical : ce que les autres savent ou ignorent de vous.

Cela donne quatre zones distinctes.

Cadran 1 : La zone publique

Ce que vous connaissez de vous, et que les autres connaissent aussi.

C’est votre identité visible : votre rôle professionnel, votre posture relationnelle, ce que vous choisissez de montrer. C’est le territoire du « connu-connu ».

Cadran 2 : La zone aveugle

Ce que les autres perçoivent de vous, mais dont vous n’avez pas conscience.

Vos biais, vos angles morts, vos forces invisibles à vous-même.

Cadran 3 : La zone cachée

Ce que vous savez de vous, mais que vous ne révélez pas.

Votre jardin secret. Ce que vous gardez par pudeur, par peur du jugement, ou parce que vous le percevez comme une vulnérabilité.

Cette zone est consciente, relève d’un choix, même implicite.

Cadran 4 : La zone inconnue

Ce qui est inconnu de vous et des autres.

Un territoire mystérieux où se nichent votre potentiel inexploité, vos peurs ancestrales, les injonctions sociales intériorisées, certaines bribes de votre histoire intergénérationnelle.

Ce cadran peut être rapproché de l’inconscient tel que Freud l’a décrit. 

Exercice pratique : testez votre propre fenêtre de Johari

Voici un exercice simple, que vous pouvez faire seul ou proposer à vos patients ou clients.

Les étapes :
1. Choisissez les 5 adjectifs qui  vous décrivent le mieux (liste jointe si vous êtes en panne).
2. Feedback : demandez à 5 à 10 collègues ou proches de faire de même.
3. Croisement des résultats :

adjectifs communs = Zone publique

Les adjectifs qui n’apparaissent pas dans les retours = Zone cachée

Les adjectifs apparaissant seulement dans les retours = Zone aveugle

Liste d’adjectifs :
Compétent · Réceptif · Polyvalent · Alerte · Amical · Attractif · Reconnaissant · Affirmé · Sociable · Attentif · Calme · Attentionné · Joyeux · Lucide · Intelligent · Complexe · Confiant · Consciencieux · Coopératif · Courageux · Courtois · Créatif · Critique · Affectueux · Cynique · Profond · Digne · Discipliné · Dominant · Dynamique · Empathique · Énergique · Extraverti · Formel · Généreux · Heureux · Serviable · Idéaliste · Imaginatif · Indépendant · Individualiste · Informatif · Perspicace · Introverti · Cultivé · Logique · Aimant · Mature · Modeste · Nerveux · Observateur · Organisé · Patient · Réfléchi
Ce que vous ferez de ces résultats est aussi important que les résultats eux-mêmes. Prenez le temps d’observer ce qui vous surprend — c’est souvent là que commence la vraie réflexion.

Comment utiliser la fenêtre de Johari ?

Les cadrans sont solidaires : si l’un s’agrandit, un autre se rétrécit.

L’objectif du modèle est d’élargir progressivement la zone publique (le connu-connu) en réduisant les zones aveugles et cachées.

Luft et Ingham insistent néanmoins sur un point essentiel : la confiance mutuelle est un prérequis indispensable. L’exposition forcée n’est ni souhaitable, ni productive.

Et surtout : vous n’avez pas une seule fenêtre de Johari. Vous en avez autant que de relations significatives dans votre vie. Ce qui appartient à votre zone publique avec un ami intime peut très bien rester dans votre zone cachée avec un collègue.

Cet article est un résumé de l’épisode 50 du Podcast Hack Your Soul.

Connaissance de soi : pourquoi vous avez besoin du regard des autres

Pourquoi j’ai besoin de l’autre pour me connaître

L’hypothèse centrale du modèle est forte : notre identité se construit dans la relation, pas seulement dans notre monologue intérieur.

Ce n’est pas si surprenant si on y pense : le bébé se construit d’abord dans la relation avec ses parents, puis l’adolescent à travers ses pairs. Et cette question du regard de l’autre continue de nous traverser toute notre vie adulte.

Il y a une distinction utile ici entre deux postures : l’autarcie (je n’ai besoin de personne = un circuit fermé, qui mène souvent à l’isolement) et l’autonomie (je peux subvenir à mes besoins, mais l’échange est possible et souhaitable). Entre les deux, il y a aussi la dépendance. Où vous situez-vous ?

Comment demander un feedback constructif sur soi ?

Pour explorer la zone aveugle (là où se nichent la plupart de nos biais), le retour des autres est précieux. Mais encore faut-il le demander de la bonne façon.

Avant tout : l’état d’esprit. Si vous êtes sur la défensive avant même d’avoir posé la question, la personne en face tentera de vous ménager, ou vous dira ce qu’elle pense que vous voulez entendre.

Posez des questions ouvertes. Commencez par des comportements observables avant d’aller vers des aspects plus intimes, et seulement avec des personnes de confiance.

N’oubliez pas non plus que la personne qui vous offre son retour a ses propres filtres, ses propres angles morts, ses propres blessures qui colorent sa vision du monde. Son retour est précieux, mais partiel.

Le plus intéressant ? Ce n’est pas de recevoir le feedback et de s’arrêter là. C’est d’en discuter ensuite. De co-construire quelque chose qui n’est ni tout à fait votre vision, ni tout à fait la sienne.

Et la zone inconnue, peut-on l’explorer ?

Oui, mais la porte d’entrée n’est pas facile à trouver !

Quelques chemins possibles :
– La répétition : repérez les schémas qui se rejouent dans votre vie à votre insu, en relation, au travail, dans vos réactions.
– L’expérience par le corps : se confronter à des situations inhabituelles, s’observer dans l’action, noter ce qui est étonnamment facile, ce qui est inconfortablement difficile. 
– La rêverie : rêves nocturnes, vagabondages de l’esprit, mais aussi l’ennui.

L’ennui est une cette porte d’entrée sous-estimée sur votre vie intérieure. Apprendre à s’ennuyer, c’est apprendre à se supporter. Et une fois cela fait, on peut aller à la rencontre de ses trésors intérieurs.

Limites de la fenêtre de Johari : ce que le modèle ne dit pas

Transparence et secret : faut-il tout montrer ?

Ce que dit implicitement la fenêtre de Johari, c’est que la transparence est désirable, et que cultiver le secret n’est pas un objectif intéressant.

On peut discuter ce présupposé.

Le secret (conscient, choisi) n’est pas le déni. Il est un filtre : je choisis de montrer ou non, en fonction du contexte, de la personne, de mon état. Il est une forme de liberté.

Et psychiquement, le secret est essentiel. C’est lui qui permet à l’enfant de différencier ses propres pensées de celles de ses parents. C’est lui qui donne à l’adolescent un espace pour explorer ses émotions sans honte, le journal intime en est une belle illustration.

Sans secret possible, il devient difficile de s’incarner comme un être séparé, d’exister psychiquement à part entière.

Il y a aussi une dimension culturelle à ne pas négliger. Ce modèle est né en Californie dans les années 50, dans une culture valorisant l’expression de soi et l’ouverture. Dans d’autres cultures, notamment certaines cultures asiatiques, la pudeur et la retenue font partie des normes sociales, et peuvent être des marques de respect.

Quand le feedback se retourne contre vous

Le modèle présuppose que tout feedback est intrinsèquement constructif et donné de bonne foi. Or, dans la vraie vie, tous les retours ne se valent pas !

Il y a d’abord la question du pouvoir : demander un retour à un pair n’a pas la même valeur que le demander à quelqu’un qui a autorité sur vous, ou qui dépend de vous. Les enjeux de reconnaissance, de protection, de loyauté biaisent structurellement l’exercice.

Et puis il y a le cas, plus rare mais réel, de personnes malveillantes : celles qui soufflent le chaud et le froid, alternant compliments et critiques tranchantes jusqu’à ce que vous ne sachiez plus à quelle perception vous fier…

Choisissez donc bien vos sparring partners !

Utiliser cet outil nécessite une certaine solidité intérieure, un environnement stable, et la capacité à distinguer une critique constructive d’une attaque.

Et si les algorithmes connaissaient vos angles morts mieux que vous ?

Qu’en est-il de ce modèle avec les nouvelles technologies ?

Plus vous vous confiez à une plateforme, vos recherches, vos émotions, vos achats, vos doutes, plus elle vous connaît. Et si cette connaissance était utilisée non pas pour vous aider, mais pour influencer votre image de vous-même, ou vos comportements ?

On pourrait dire que les plateformes numériques cartographient aujourd’hui nos cadrans 2 et 4 (notre zone aveugle et notre zone inconnue) mieux que nous ne le faisons nous-mêmes.

Les algorithmes personnalisés des réseaux sociaux montrent déjà, à une échelle plus modeste, comment ces logiques peuvent façonner des comportements, notamment autour de problématiques comme l’anorexie.

Il est donc important d’être conscient de nos usages et de leurs conséquences potentielles.

Fenêtre de Johari : et si se connaître était un chemin plutôt qu'une destination ?

Alors, est-ce qu’on se connaît vraiment soi-même ?

La fenêtre de Johari répond : pas complètement. Et pas seul. La relation intervient ici comme un regard complémentaire au nôtre.

Mais ce que les limites du modèle nous rappellent, c’est que l’autre non plus n’a pas toutes les clés. Personne ne détient une vision complète de vous.

Et c’est peut-être ça, finalement, la bonne nouvelle : vous resterez toujours, en partie, un mystère pour les autres, et peut-être même pour vous-même !

La connaissance de soi n’est pas une destination. C’est un mouvement continu, nourri par la curiosité, par l’expérience, et dans le meilleur des cas, par de belles rencontres.

📚 Source : Luft, J. & Ingham, H. (1955). The Johari Window, a graphic model of interpersonal awareness. Proceedings of the Western Training Laboratory in Group Development. UCLA.

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