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ToggleArticle faisant suite à une réflexion du philosophe Camille Riquier
Camille Riquier rappelle dans une conférence à la fois sensible et pleine de poésie que la nostalgie, ce « mal du retour », nous l’avons héritée des Grecs.
Pourtant, nous sommes désormais très loin de ressentir (ou d’être capable de ressentir) ce sentiment originel. La nostalgie a transmuté. Elle ne renvoie plus à la même expérience, et cette mutation dit quelque chose des transformations que nous traversons, dans notre rapport à nous-mêmes et à un monde où les technologies redéfinissent nos manières de penser, d’entrer en relation et d’habiter le temps.
📣 Points clés :
- La nostalgie n’est plus liée à un lieu, mais au temps, par définition irréversible
- L’homme moderne tend vers une forme d’exil intérieur, coupé de ses ancrages symboliques
- Chez certains adolescents, l’ennui n’est plus structurant mais désorganisant
- Les technologies modifient en profondeur le rapport au temps, à l’attention et à soi
- L’externalisation du “chez-soi” psychique fragilise la construction de l’identité
- La disparition du jeu et de la rêverie limite les capacités d’élaboration psychique
- La nostalgie peut redevenir un point d’appui thérapeutique, en réintroduisant du désir et du temps
La nostalgie
Le mot nostalgie vient du grec « nostos » : le retour, et « algos » : la douleur. Il désigne ainsi ce sentiment étrange qui nous submerge parfois : un retour qui fait mal.
La nostalgie grecque
Le mal suprême pour les Grecs était l’exil, à l’image d’Ulysse. Malgré toutes les rencontres qu’il pouvait faire, dont la belle déesse Calypso, il n’avait qu’une pensée en tête : rentrer au pays. Nul être, nulle expérience ne pouvait le guérir de cette pensée : ni sa Pénélope, ni sa terre natale, ni Télémaque bien sûr.
Alors la philosophie pouvait aider à panser cette nostalgie. Liée à l’espace et non au temps, le retour pouvait s’envisager si les vents le permettaient…
La nostalgie moderne : une nostalgie sans retour
Nous autres, hommes du 21ème siècle, avons lié la nostalgie non pas à l’espace mais au temps. Et il n’y a pas de retour possible vers ce temps passé. Le souvenir seul peut nous y ramener. Cette nostalgie est donc inextricablement liée à l’irréversibilité.
D’ailleurs, nous ne désirerions plus de retour, nous ne souhaiterions plus rentrer. Et rentrer où ?
Tels des exilés perpétuels, nous préférerions souffrir de cette nostalgie plutôt que de tenter un retour qui nous confronterait à l’ennui.
Car, peut-on mourir d’ennui ?
La menace semble en tout cas inscrite au plus profond de notre chair.
« Et il me semble justement qu’il faut peut-être avoir éprouvé l’ennui pour constituer un passé comme une valeur refuge et éprouver la nostalgie« , dit Camille Riquier.
Laissons cette réflexion résonner, et poursuivons-la.
La disparition de la nostalgie
L’homme est épris de modernité pour le progrès qu’il porte en lui, mais oublie souvent que cette même modernité traîne dans son sillage une certaine pollution qui noircit les cœurs.
L’homme moderne est déraciné, et le symbole a besoin de racines
L’homme moderne semble déraciné, errant, et tente de se rattacher à la nostalgie comme à son ultime lien à la vie. Mais une nostalgie vidée de son sens, réduite à une temporalité abstraite, est-elle encore de la nostalgie ? Car celle-ci réfère souvent à un temps qui n’a même pas été vraiment vécu.
Elle parle du désir d’appartenance, de mimétisme, de l’avidité à remplir son quotidien pour ne pas être confronté au vide, à l’absence, et à soi-même.
Alors ne faudrait-il pas avoir la nostalgie de la nostalgie afin de protéger la flamme de ce totem ? Parce que, oui, la nostalgie est peut-être en train de disparaitre. Peut-elle encore avoir sa place dans un monde d’immédiateté et d’apparence où il y a si peu d’espace pour la rêverie ?
Car quand le monde symbolique s’effrite, se disloque et perd son sens, la nostalgie s’efface irrémédiablement.
L’exil absolu : au delà du temps et de l’espace, l’exil de soi
Cela nous amène à la question de l’exil et du chez soi. Etre exilé veut normalement dire que nous sommes rattachés à un lieu sécure qui représente la maison, le foyer. Or ce lieu, qui s’intériorise peu à peu chez l’individu en devenir, ne semble plus exister chez certains adolescents.
Ils n’ont pas su créer ce chez-soi intérieur, parfois l’ont-ils délégué dans une application de leur téléphone. Mais cela est bien fragile, car sans téléphone, ils deviennent, en une fraction de seconde, orphelins d’eux-mêmes en quelque sorte. Cette dépendance crée chez eux une brèche structurelle, qui oblitère leur capacité future à parfaire leur identité et leur personnalité.
L’ennui en clinique adolescente
Qu’en est-il de l’ennui à l’adolescence ?
Les vacances scolaires qui auparavant voyaient une baisse d’activité aux urgences psychologiques, sont maintenant le moment d’une résurgence de passages, signe de l’angoisse de ces adolescents qui ne supportent plus de se retrouver seuls. Seuls face à eux-mêmes, mais qui est un eux-même inconsistant donc terrifiant, vide de sens et vide tout court.
Ce n’est pas seulement une crainte de mourir d’ennui qu’ils vivent, c’est la menace permanente de l’aspiration, de la dissolution dans cet ennui et alors, la mort devient pour eux, à ce moment, le seul chemin envisageable. Une tentative désespérée de retrouver de la maîtrise sur le cours des choses.
Certains dialectisent leur douleur en posant une date de disparition. Ils arrivent en hospitalisation avec leurs idées suicidaires, résolus à mourir bientôt, une temporalité souvent proche (quelques semaines), qui permet momentanément d’évacuer le vide et l’ennui.
Ici, le temps ne peut plus être vécu de manière apaisée. Il devient urgence, il devient couperet. Ce temps ne permet pas la nostalgie. Il n’y a pas de place pour cela.
Une intériorisation impossible du chez-soi
C’est pourquoi, aujourd’hui, je répondrai à Camille Riquier, que certains jeunes meurent d’ennui, ou frôlent la mort poussé par sa main.
L’ennui n’est plus source de rencontre avec soi, de temps « libre », ni porteur de la douceur de la rêverie.
Ce chez-soi n’est plus envisagé, il est au mieux délégué à l’extérieur grâce aux infrastructures numériques.
Cela dessine les contours d’un drame silencieux qui décortique et dévide lentement la psychée de certains de ces jeunes.
Que devient alors la subjectivité et la singularité qui l’anime quand on est en exil permanent, y compris de soi-même, faute d’avoir pu se fabriquer sa maison intérieure ?
Des infrastructures qui facilitent l'exil du soi
Les outils ne sont pas anodins. Ils transforment notre rapport au monde.
Ces transformations ne sont pas uniquement techniques ou culturelles. Elles peuvent aussi être lues comme les manifestations d’un environnement où les vulnérabilités psychiques et cognitives (attention, rapport au temps, capacité à être seul…) deviennent des points de tension et, potentiellement, d’exploitation.
Et que dire quand ces outils sont coordonnés en de véritables infrastructures ?
L’illusion du moindre effort, la paresse érigée en modèle
Ce phénomène d’exil n’est sans doute pas uniquement individuel.
Il s’inscrit dans des environnements qui modifient en profondeur notre rapport au temps, à l’attention et à nous-mêmes.
Ces infrastructures technologiques nous permettent un confort quotidien que nous n’aurions pas imaginé. Elles nous donnent l’illusion d’une puissance. Autant d’activités que nous pouvons maintenant réaliser si facilement !
Ce faisant, en interagissant avec nos routines, elles changent notre environnement et modifient notre perception de la réalité ainsi que nos intériorités.
Chez les plus jeunes, elles peuvent fragiliser la construction de la sécurité interne, la capacité à supporter la solitude, la responsabilité à peupler son imaginaire et nourrir son psychisme.
Les nouveaux doudous sont légion, mais en réalité ils sont moins des doudous que des prothèses du moi.
Les réseaux sociaux apportent autant l’information que le message d’un ami, et remplissent le temps, évitant ainsi la rencontre avec l’absence. Les compagnons AI disponibles 24h/24 dispensent tout autant de la dure confrontation à l’autre et à l’attente. Les LLM permettent de s’abstraire de la lecture, de la rédaction, de la réflexion… Que nous restera-t-il bientôt ?
La disparition du jeu comme outil de grandissement
Dans ce monde virtuel des réseaux, le jeu est remplacé par le faire semblant, il n’y a plus de possibilité de se tromper, de faire « pour de faux » et d’expérimenter l’erreur de manière sereine.
Tout est teinté de gravité ce qui efface la dimension tragi-comique inhérente à la vie, et qui a inspiré tant de poètes et dramaturges.
Quand tout devient grave, tout est sur le même plan, tout est traité dans l’accélération, dans l’urgence. Il n’y a plus de hiérarchie possible, le réel, le faire semblant deviennent équivalent. Quand « Le vrai est un moment du faux » (ainsi Debord décrivait-il la société du spectacle), le jeu n’a plus sa place, ni comme outil d’apprentissage ni comme vecteur d’élévation.
Or, c’est cette volonté de jouer, cette curiosité, cet aller-retour qui nous porte à la rencontre. Que deviendront les rencontres du futur si tout doit se passer dans un cadre si resserré qu’il n’y a plus de place pour cette dimension ludique primordiale ?
La nostalgie comme chemin de guérison
La nostalgie, même celle des modernes, peut être un fil à suivre pour sortir du labyrinthe.
Un désir acceptable
Quand je me promène sur le Styx et que je repêche certaines de ces âmes, c’est à la nostalgie que je fais appel.
D’une certaine manière, ces jeunes ont été consumés par leur désir. Un désir de vie et de mort, insidieusement intriqué, mélange explosif à cet âge. Souvent ce désir est marqué par la découverte de la radicalité de l’altérité, une inquiétante étrangeté, et l’impossibilité de la maîtriser. Un appétit de l’autre tellement grand qu’il devient préférable de mourir s’il faut attendre, s’il y a risque de déception, ou s’il y a incertitude : celui d’un potentiel refus, même temporaire.
Et dans la nostalgie, justement, il y a du désir. Mais un désir qui n’est ni impressionnant, ni sidérant, car il appartient à un ailleurs (dans le temps ou dans l’espace). Il est suffisamment loin pour que l’on puisse le regarder dans les yeux et s’imaginer l’apprivoiser.
Ce désir permet de transformer le déchaînement émotionnel chaotique ressenti, de remettre un pied sur le chemin de la vie, de renouer avec ce qu’elle a à offrir… car oui, elle a encore des choses à offrir !
Redécouvrir la solitude par l’autre
Alors tout le travail est de pouvoir s’ennuyer ensemble. Cet ennui est proche de ce que Winnicott a décrit dans l’apprentissage de la capacité à être seul. Dans un aller retour entre ta solitude et la mienne, le fait que tu puisses appréhender ma solitude comme non meurtrière fait que ta solitude te semble plus acceptable, et potentiellement amie.
Cette solitude apprivoisée permet ensuite d’expérimenter l’ennui. D’apprécier le temps qui s’étire, qui s’allonge, une décélération que les technologies ne nous permettent plus. Nous devons effectivement lutter contre le mouvement du temps moderne pour faire cette expérience.
Ainsi, pouvoir être seul permet de ne plus être terrifié et déchiré (de l’intérieur) par ce temps qui semble s’étendre vers l’éternité et porté par l’ennui. L’exil peut trouver un lieu amical pour se fixer, momentanément.
Conclusion : ce que les anciens d'aujourd'hui peuvent transmettre
Peut-être que les plus anciens d’entre nous ont le devoir d’entretenir cette nostalgie. De la transmettre comme un cadeau. Car avec elle, le tragique de la vie se dévoile moins comme un poids que comme une condition ontologique à accepter.
Elle devient notre conscience tragique.
La conscience du temps qui passe, des rencontres qui se croisent ou qui se heurtent. Celles qui choisissent de se regarder de loin ou au contraire de s’agripper, de constituer ce lien si important qui nourrit la vitalité.
La rencontre avec une altérité amie, singulière, que l’on sait particulière dès le premier regard et pour l’éternité dans notre cœur.
📚 Source d’inspiration : conférence de Camille Riquier
